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Comment éduquer ses enfants contre la haine ? Les leçons de Spinoza


Publié: 26 décembre 2022, 18:48 CET

auteur Charles HadjiProfesseur honoraire (Sciences de l’éducation), Université Grenoble Alpes (UGA)

"Si l’être humain peut être enclin à la haine, il a aussi en lui bien des ressources pour la vaincre." Shutterstock

« Tant de mains usées, Tant de chaînes. Tant de dents brisées, Tant de haines ». Raymond Queneau, chanté par Guy Béart, semble avoir cerné le triste visage de notre époque. À tel point que le chef de l’État a cru devoir appeler avec force à ériger des « remparts » face à la haine. L’éducation ne pourrait-elle, ne devrait-elle pas, constituer le premier de ces remparts ? Mais peut-on vraiment, et comment, éduquer ses enfants contre la haine ?

Dans son Éthique, Spinoza définit la haine comme une tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure :

« Haïr quelqu’un, c’est imaginer qu’il est cause de tristesse ».

La tristesse est, avec la joie, et le désir, l’un des trois sentiments humains « primitifs ».

Un sentiment est un état qui affecte le corps en modifiant (en augmentant, ou en diminuant) sa puissance d’agir. D’une façon générale, la joie augmente cette puissance d’action, et marque le passage à une plus grande perfection ; et la tristesse la diminue, ce qui conduit à une moindre perfection. La haine est ainsi une passion triste. En tant que telle, elle est « nécessairement mauvaise ». Elle pousse à « écarter » ou à « détruire » ce qui en fait l’objet. Il faut donc s’efforcer de la combattre. Mais le drame est que « les hommes sont par nature enclins à la haine ». Comment peut-il alors être possible de lutter contre une telle tendance « naturelle » ? L’éducation, en particulier, devrait-elle être, sur ce point, dénaturation ? Tout l’effort de Spinoza est de montrer comment on peut accéder à une « bonne manière de vivre » en restant dans le cadre des possibilités offertes par la nature humaine. Mieux, en réalisant pleinement cette nature (qui, pour lui, est une partie de la nature divine). Car l’homme a, par nature, la capacité de vaincre la haine. Pour cela, trois grandes voies lui sont offertes.

Faire prévaloir la raison sur la passion

« L’homme est toujours nécessairement soumis aux passions ». Mais action et passion ont une même origine : « c’est une seule et même tendance qui nous fait dire que l’homme est actif ou passif ». Cette tendance devient passion quand elle est liée à des idées inadéquates ; et vertu quand elle est liée à des idées adéquates. La passion n’est que privation de connaissance. Elle manifeste l’impuissance de l’esprit. Inversement, la puissance de l’esprit se manifeste dans la connaissance claire et distincte, dans l’acte même de comprendre. "La puissance de l’esprit se manifeste dans la connaissance claire et distincte, dans l’acte même de comprendre." Shutterstock

Car la passion n’a pas le pouvoir d’effacer la raison. Au contraire, « tous les actes que nous faisons déterminés par un sentiment-passion, nous pouvons les faire déterminés sans lui, par la raison ».

Par la connaissance, on acquiert du pouvoir sur les sentiments.

En particulier, « un sentiment-passion cesse d’être une passion dès que nous en formons une idée claire et distincte ».

C’est la raison – libératrice, source de joie – qui nous sauve de la passion – cause de servitude, synonyme de tristesse-. L’homme peut donc être, en effet, soumis aux passions ; mais aussi libéré de cette soumission. Puisqu’« agir par vertu, c’est agir sous la conduite de la raison », le premier remède à des sentiments tels que la haine, réside dans leur « connaissance vraie ». Faire prévaloir la raison, c’est donc orienter toute l’éducation vers la mise en jeu de l’acte même de comprendre. Comprendre est « le bien que désire pour lui-même celui qui agit par vertu », et qu’il « désirera aussi pour tous les autres hommes ». Du point de vue éducatif, est bon tout ce qui conduit à comprendre ; mauvais, tout ce qui a pour effet d’empêcher de comprendre. « Mener l’intelligence jusqu’à la perfection, ce n’est rien d’autre que comprendre ». C’est pourquoi Il faut apprendre à l’enfant à être déterminé à agir « à partir de ce qu’il comprend ». La première façon d’ériger un rempart éducatif contre la haine est ainsi de faire comprendre aux enfants qu’il faut toujours, et avant tout, chercher à comprendre. Et de les accompagner dans cet effort.

Expérimenter la force de l’amour « Il est rare cependant que les hommes vivent sous la conduite de la raison ».

Et, par ailleurs, certains pourraient juger qu’une vie sans passion serait bien mièvre. Fort heureusement, une deuxième piste s’offre aux éducateurs, qui permet d’agir en restant sur le plan même des sentiments : combattre, et vaincre, un sentiment-passion négatif (la haine), par un sentiment actif, et positif (l’amour). Car « un sentiment ne peut être réprimé ou supprimé que par un sentiment opposé plus fort que lui ». En l’occurrence, « la haine doit être vaincue par l’amour (ou générosité) et non pas compensée par une haine réciproque ». Mais par quel miracle l’amour, qui est « la joie associée à l’idée d’une cause extérieure », peut-il être plus fort que la haine ? Tout simplement, parce que la puissance d’agir est augmentée par la joie, alors qu’elle est diminuée par la tristesse. C’est pourquoi « qui vit sous la conduite de la raison s’efforce, autant qu’il peut, de donner amour (ou générosité) en échange de la haine, de la colère, du mépris, etc. qu’il reçoit d’autrui ». D’autant plus que « si l’on a à cœur de vaincre la haine par l’amour, on se bat avec joie et sécurité ». "La joie qu’apporte l’amour de l’autre s’éprouve plus qu’elle ne se démontre." Shutterstock

Mais cela s’éprouve, plus que cela ne se démontre. La meilleure façon, pour des parents et des éducateurs, de combattre la haine, est donc, pour ce qui concerne cette deuxième piste, d’aimer, ses enfants, comme ses élèves. C’est-à-dire d’éprouver de la joie en pensant à eux, et en étant avec eux. Ce qui implique, il faut l’observer, que l’on s’aime aussi, c’est-à-dire que l’on éprouve de la joie du simple fait d’être soi. Mais cela conduit à la troisième piste.

Conforter la puissance d’agir Le secret du miracle de l’amour est simple : il contribue à conforter la puissance d’agir de chaque enfant. La puissance d’agir se confond avec la puissance de comprendre. Or la haine est un signe et un aveu d’impuissance. La servitude peut précisément être définie comme « l’impuissance de l’homme à gouverner et à réprimer ses sentiments ». Tout repose sur la « tendance », qui « n’est rien d’autre que l’essence (ou nature) de l’homme ». Elle n’est donc rien d’autre que la puissance ou effort (conatus) par lequel chaque chose persévère dans son être. La tendance se nourrit d’elle-même. « Plus on s’efforce de rechercher ce qui est utile (conserver son être) et plus on le peut ; au contraire, dans la mesure où on néglige de conserver ce qui est utile (son être), on est impuissant ». C’est pourquoi il faut aider l’enfant à sauvegarder sa puissance. Comment ?

La puissance se développe dans et par l’action. Le philosophe Alain l’explicitera clairement : « la grande affaire est de donner à l’enfant une haute idée de sa puissance, et de la soutenir par des victoires ». La « difficulté vaincue » est « l’appât qui convient à l’homme » (Propos sur l’éducation). La puissance d’agir est toujours joyeuse. « Quand l’esprit se considère soi-même et considère sa puissance d’agir, il est dans la joie ». La joie de pouvoir passer, en étant actif, à une perfection plus grande. Pour vaincre la haine, il faut donc, selon cette troisième piste, faire éprouver le contentement de soi. En effet, « la joie qui résulte de la considération de soi-même s’appelle amour-propre ou contentement de soi » ; d’où la nécessité, notée plus haut, de s’aimer soi-même ! Il faut observer, enfin, que la puissance d’agir concerne tout autant le corps que l’esprit. Pour Spinoza, « substance pensante et substance étendue, c’est une seule et même substance ». Si bien que : « L’effort (ou puissance) qui anime l’esprit lorsqu’il pense est, par nature, égal et contemporain de l’effort (ou puissance) qui anime le corps lorsqu’il agit ». Est donc utile tout ce qui augmente, nuisible tout ce qui diminue, la « capacité du corps » : « Plus un corps est apte, comparativement aux autres, à faire ou à subir plusieurs choses à la fois, plus son esprit est apte, comparativement aux autres, à percevoir plusieurs choses à la fois ». Peut-on faire plus bel éloge de l’éducation physique et sportive, qui ajoutera ses bienfaits à la mise en œuvre de l’amour, et au développement de la raison ?

Comprendre, aimer, agir, tels pourraient donc être, si l’on suit Spinoza, les trois maîtres-mots d’un projet éducatif dont l’ambition serait d’armer contre la haine. Et de faire vivre dans la joie.


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